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Que reste-t-il de la culture française ?

Posted on: 30/11/2010

Dans Que reste-t-il de la culture française ?, paru en septembre 2008, Donald Morrison a voulu tirer une sonnette d’alarme : le rayonnement de la culture française n’est plus ce qu’il était. Le journaliste américain revient ici sur le rapport qu’entretient la France avec la culture et sur son influence, notamment aux États-Unis.

Je me souviens d’un numéro du New York Times il y avait sept articles sur la France – tous assez critiques, mais il y en avait tout de même sept. Comment expliquez-vous ce mélange de fascination et de répulsion pour le modèle français ?

Je ne peux pas répondre à la place de la rédaction du New York Times – même si j’écris de temps à autre pour eux –, mais je suppose que leur choix éditorial, ce jour-là, ne faisait que refléter la fascination ancienne des Américains pour tout ce qui touche à la France. On a là deux démocraties fondées à la même époque par des hommes qui, pour beaucoup, se connaissaient et s’inspiraient des mêmes grands penseurs des Lumières. Et les Français comme les Américains trouvent pour le moins assez étranges les nations qui ne partagent pas leurs vues, leurs valeurs et leur modèle politique, économique et culturel.
Que s’est-il donc passé depuis ? Au fil des ans, la France et les États-Unis se sont, inévitablement, éloignés l’un de l’autre – ils n’étaient pas tout à fait similaires au départ non plus. Aujourd’hui, nous nous considérons comme différents même si nous sommes liés par les mêmes grands principes. Et ce sont ces différences qui attisent notre curiosité. Les Américains peuvent bien ne voir dans les comportements de leurs « cousins » britanniques que de charmantes excentricités. Mais avec la France, nous voulons en savoir plus. Pourquoi les Français réussissent-ils si bien dans certains domaines (la santé, la productivité, la pénétration des marchés du haut débit) et se trompent-ils de façon si évidente dans d’autres (les impôts, la surrégulation, la musique populaire) ?

À l’image de l’économie américaine, la culture française a dominé le monde. Aujourd’hui, l’une comme l’autre sont concurrencées. Cela suffi t-il pour conclure à leur déclin ?

Si la France voit son influence culturelle sur la scène internationale reculer, c’est en partie du fait de la montée en puissance d’autres pays. Les romanciers et les cinéastes indiens remportent un succès mondial ; les prix de vente de certaines oeuvres chinoises atteignent, lors d’enchères internationales, des records, et la scène artistique de Pékin – où j’enseigne la moitié de l’année – est si vivante qu’elle me rappelle Paris au début du XXe siècle. Au Venezuela, El Systema, un programme destiné à encourager de jeunes et talentueux musiciens de musique classique, remporte un succès considérable et a été largement imité, surtout dans les pays en développement. La France et les États-Unis ne peuvent pas vivre sur leurs réputations de puissances culturelles. D’autres pays nous talonnent. Il ne s’agit pas de réagir en protégeant nos industries culturelles, comme la France le fait parfois. Il faut laisser jouer la rivalité. C’est comme cela qu’on reste à la pointe. Dans le monde actuel, la culture ne connait pas de frontières.

Philosophie Magazine, magazine grand public consacré au débat d’idées, créé il y a un an, se vend chaque mois à plus de 60 000 exemplaires. Un pays qui invente, vend et achète un tel magazine se porte-t-il culturellement si mal ?

C’est l’un des aspects de la France que les Américains admirent : les Français prennent la philosophie, la littérature et l’art très au sérieux. Il n’y a pas aux États-Unis d’équivalent du magazine Lire, qui est diffusé encore plus largement que Philosophie, encore moins d’émission comme Apostrophes. À mon avis, ceci n’a pas grand-chose à voir avec les nobles racines des Lumières, c’est intimement lié à l’économie de l’industrie médiatique. Mais il ne suffit pas de prendre la culture au sérieux pour réussir à exporter sa culture. Si les Français veulent accroitre le rayonnement de leur culture à l’étranger, ils doivent ne pas se complaire dans le succès, en France, d’un magazine ou d’une émission de télévision consacrée à la culture. Aux yeux des étrangers, une trop grande partie de la culture française est inabordable : elle est taillée sur mesure pour le marché national, elle est trop franco- française.

Paris est probablement la seule ville au monde où l’on puisse voir autant de fi lms en langues étrangères, venus de cultures différentes. Quelles réfl exions cela vous inspire-t-il au sujet de l’ouverture de la France ?

L’ouverture de la France aux films étrangers est admirable. C’est aussi un atout considérable pour le développement de la prochaine génération de cinéastes, qui est exposée à toute cette richesse. Mais il ne faut pas oublier deux choses. D’une part, c’est essentiellement de Paris qu’il s’agit. On ne trouvera pas la plupart de ces exotiques films étrangers ailleurs en France. D’autre part, la France continue à limiter les importations de films américains, les émissions de télévision et les musiques étrangères. À mon sens, ce n’est pas tout à fait de l’ouverture. Certes, le gouvernement invoque de solides raisons : la promotion de la « diversité », la défense de la langue française, la protection des acteurs de la culture face au rouleau compresseur hollywoodien tant redouté… La France n’est pas un pays replié sur lui-même comme la Corée du Sud ou le Myanmar. Mais les obstacles mis à l’entrée de la culture étrangère semblent un peu en contradiction avec l’admirable instinct cosmopolite qui caractérise les Français.

World music, musiques électroniques, hip hop, cinéma, littérature… la francophonie se donne à voir et se fait entendre largement. Cette culture francophone en train de s’inventer, que vous accueillez si bien aux États-Unis, n’est-elle pas aujourd’hui la vraie mesure du rayonnement de la culture française ?

Cette culture francophone n’est pas qu’un indice du rayonnement de la culture française, elle représente son avenir. L’histoire a montré que les cultures se renouvellent par l’absorption d’influences venues des marges. La peinture du XIXe siècle a été rajeunie par ces prétentieux de fauvistes et d’impressionnistes. La musique du XXe siècle a puisé une énergie nouvelle dans les frustes musiciens de jazz, de blues et de rock. La littérature du XXIe siècle s’est enrichie des apports des voix venues d’outre-mer et d’anciennes colonies – britanniques et françaises de plus en plus. Ces envahisseurs talentueux sont pour beaucoup issus de groupes sociaux, économiques et ethniques qui ont vécu l’exclusion, la discrimination, la marginalisation. Il serait souhaitable que l’on prenne soin d’eux.

Avec Voltaire, il est un art que les Français ont inventé et pratiquent avec excellence, c’est la polémique. Trois siècles plus tard, votre livre emprunte brillamment à cet art : convenez que, sur le temps long, la culture française ne se porte pas si mal que cela !

Vous avez vu clair dans mon jeu ! Si mes propos semblent parfois excessifs, c’est que j’ai voulu faire entendre un message important au milieu du bruit de fond créé par les livres et les articles sur le déclin français : la culture française, aussi belle soit-elle, a perdu son influence mondiale. Puisque la France prend sa culture très au sérieux, j’ai l’espoir – réaliste – de me faire entendre. On a d’ailleurs déjà tenu compte de quelques-unes de mes suggestions – même si je ne voudrais pas m’attribuer le mérite des changements qui sont intervenus.
La littérature francophone trouve des éditeurs et reçoit de grands prix littéraires ; les réalisateurs de films français sont de plus en plus attentifs au marché étranger ; les chanteurs pop français sont plus nombreux à chanter en anglais et à toucher un plus large public ; le gouvernement a promis d’améliorer l’enseignement de la littérature et de l’art ; les universités françaises acquièrent une plus grande autonomie : il y a de nombreuses raisons, sur le long terme, pour voir d’un oeil optimiste la vitalité de la culture française.

Si on enlevait aux universités américaines Proust, Derrida, Foucault, Barthes et quelques autres, si on les privait des outils de la nouvelle histoire, de l’anthropologie structurale, de l’école de sociologie française, sur quels sujets et avec quels outils conceptuels les universités américaines écriraientelles ?

Vous avez raison – et ceci n’est pas totalement en contradiction avec la thèse que je défends. Les Français, au cours du siècle écoulé, ont enrichi la recherche dans un grand nombre de domaines. Mais ces innovations intellectuelles datent souvent de plusieurs dizaines d’années. La France compte encore un nombre impressionnant de chercheurs de tout premier ordre. Mais on a laissé le système universitaire français se détériorer. J’espère que le gouvernement français ira jusqu’au bout de sa volonté de redonner toute sa grandeur à l’enseignement supérieur. D’autres pays en ont fait l’expérience : un système universitaire performant est un facteur d’excellence en matière culturelle.

La culture, c’est aussi une forme d’art de vivre : qu’est-ce qui, dans cet art de vivre, vous séduit et vous pousse à vivre en partie en France ?

Un proverbe le dit bien : Paris, c’est là où les bons Américains se rendent pour mourir. La qualité de vie y est formidable. Si je vis en France, c’est essentiellement pour la culture. Quiconque passe du temps ici ne peut pas ne pas remarquer la vitalité et l’omniprésence de l’art, de la musique, de la littérature française. Le problème n’est pas tant celui de la qualité ou même de la quantité que celui du rayonnement. Comme je le dis dans mon livre, si l’on prend une définition large de la culture, il y a des domaines dans lesquels la France réussit bien à l’étranger, notamment la mode et la cuisine. Et ces deux industries ne sont pas vraiment protégées par l’État ni subventionnées. Si elles sont florissantes, c’est que ceux qui travaillent dans ces secteurs ont pleinement conscience des influences étrangères et y sont largement perméables. C’est la capacité de la France à emprunter, adapter et innover qui lui assurera sa réussite culturelle dans le monde.

Propos recueillis par Jacques Pécheur et traduits de l’anglais par Alice Tillier  


Mars-avril 2009 – N°362
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