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La jupe, symbole d’oppression ou de libération?

Posted on: 04/06/2010

Lorsque la jupe sublime le corps de la femme en général, et de Brigitte Bardot en particulier (ici dans les années 1950).

Symbole d’oppression ou de libération, la jupe? L’historienne Christine Bard revient dans un livre sur l’épopée de ce vêtement, attribut controversé de la féminité.

Rétines et pupilles, les garçons ont les yeux qui brillent, pour un jeu de dupes, voir sous les jupes des filles (…) » Bien sûr qu’il n’est pas dupe, Alain Souchon, quand il fredonne sa chanson légère. Pour autant, sait-il vraiment « ce que soulève la jupe »? C’est ce qu’a exploré Christine Bard,

professeure d’histoire contemporaine à l’université d’Angers, dans son dernier livre à paraître début mars aux éditions Autrement. Un regard féministe sur ce vêtement qui questionne en profondeur les frontières du féminin et du masculin.


Alors, êtes-vous plutôt jupe ou pantalon?

[Sourire.] Disons que j’ai évolué, peut-être en raison du travail de recherche que je mène depuis plusieurs années sur l’histoire du pantalon, qui m’a conduite à m’intéresser, par ricochet, à la jupe. Je suis donc revenue vers la jupe. Et je la vois avec plus de nuances et de tendresse qu’autrefois… Surtout depuis que des garçons la portent eux aussi.

La question n’est pas aussi futile que cela…

Bien sûr, et l’actualité le montre. En 2006, des lycéens bretons ont organisé la première Journée de la jupe. Constatant que certaines filles venaient toutes au lycée en pantalon alors qu’elles aimaient porter des jupes en dehors, ils ont imaginé une journée dévolue à la jupe, où elles devaient « oser » ce vêtement à l’école. Cette journée a permis de débattre des relations entre les sexes, de sexualité, de séduction, de violence… Au printemps dernier, le succès du film, avec Isabelle Adjani, a remis la jupe au coeur du débat, notamment sur les rapports entre garçons et filles.

Depuis 2005, les hôtesses d'Air France ont le choix entre jupe et pantalon.


Comment la jupe est-elle devenue un attribut de la féminité?

Elle symbolise depuis très longtemps le genre féminin, mais ça n’a pas toujours été le cas. Dans le monde méditerranéen, les hommes portent plutôt des vêtements ouverts. Les Romains portaient la toge et les Gaulois, des braies, des culottes longues. Ce n’est donc pas de toute éternité que les hommes portent un vêtement fermé. Néanmoins, le principe même de la différenciation des genres par le vêtement est très ancien. C’est d’ailleurs un principe religieux, puisque le Deutéronome interdit le travestissement.

La jupe est pourtant bel et bien devenue féminine…

La jupe peut être interprétée de différentes façons selon les époques, les lieux, les styles, les circonstances pour lesquelles on la porte. Dans le dictionnaire, elle est définie comme une « partie de l’habillement féminin qui descend de la ceinture à une hauteur variable ». Son genre est donc fixé. Pendant des siècles, en France, le vêtement fermé était masculin et le vêtement ouvert, féminin. Cette différence s’est accentuée après la Révolution, lorsque le port du pantalon s’est généralisé pour les hommes.


Les lycéennes de Saint-Aubin-du-Cormier, en Bretagne, à l'origine, en 2006, de la Journée de la jupe, organisée pour lutter contre les préjugés.


Quand les femmes ont-elles commencé à en avoir « ras la jupe »?

Pendant longtemps, les femmes n’ont pas porté de sous-vêtements mais des jupons superposés. La norme était l’ouverture totale. Symboliquement, on peut y voir l’accessibilité du sexe féminin. Une évolution se produit à la fin du xixe siècle avec l’essor du cyclisme, les progrès de l’hygiénisme et le désir de libération, traduit par la naissance du mouvement féministe. Les femmes se sont alors mises à porter des culottes fendues. Puis, dans les années 1920, la culotte fermée s’est généralisée. Et le pantalon a cessé d’être un symbole de masculinité dans les années 1960, quand les femmes se sont approprié ce vêtement. Mais il s’agit alors d’un pantalon « féminisé », comme le montre par exemple le corsaire porté par Brigitte Bardot.

Plaquer la jupe était donc une libération?

Ce n’est pas si simple. Le triomphe du pantalon dans les années 1960 coïncide avec celui de la minijupe. Les jeunes femmes d’alors se libèrent en portant soit le pantalon, le jean notamment, soit la minijupe, bien différente de la jupe imposée aux filles dans les écoles. Ce que veulent les femmes est la possibilité de s’habiller comme elles le veulent, en jupe ou en pantalon. Or, aujourd’hui encore, ce choix n’est pas partout possible, puisque certaines professions exigent le port obligatoire de la jupe. Songez que c’est seulement en 2005 que les hôtesses d’Air France ont gagné le droit au pantalon, avec la collection de Christian Lacroix.

C’est ce que font valoir les nouvelles féministes, les Ni putes ni soumises, par exemple, qui utilisent la jupe comme symbole du droit à la féminité.

Dès 2003, le mouvement Ni putes ni soumises a revendiqué le droit à la féminité en l’associant au droit à la jupe. L’association a mis en évidence le fait que la jupe est interprétée comme un signal de disponibilité sexuelle. De fait, beaucoup de filles, pour préserver leur réputation et leur tranquillité, adoptent le pantalon, notamment au collège. Ce constat n’est pas spécifique aux quartiers défavorisés. D’ailleurs, l’initiative de la Journée de la jupe est née dans un lycée catholique, non loin de Rennes. Tous les milieux sociaux sont concernés. Ce qui est frappant, c’est qu’au moment où ce droit à la féminité est proclamé on semble oublier que la jupe était un vêtement imposé aux femmes et que le pantalon leur était interdit. Il est curieux de voir ainsi affirmer comme un droit une obligation qui n’est pas si ancienne.

Est-ce le signe d’un renversement de valeurs entre deux générations de féministes?

Non, les féministes d’aujourd’hui, comme celles des années 1970, revendiquent la liberté de choix. Ni putes ni soumises dénonce le fait que le pantalon soit imposé aux filles de la même manière qu’il y a quarante ans les féministes dénonçaient la jupe obligatoire et toutes les contraintes esthétiques imposées aux femmes.


La jupe, une aspiration à la liberté que revendique Jean Paul Gaultier, dès 1985, dans ses collections pour hommes.

Vous consacrez une bonne partie de votre livre à la jupe pour hommes. La jupe reste-t-elle un (des seuls) privilège(s) féminin(s)?

Je pensais que ce sujet occuperait quelques lignes de mon livre, car je croyais que les jupes pour hommes avaient été un échec, depuis les premiers modèles de Jean Paul Gaultier, en 1985. En réalité, cela a beaucoup changé ces toutes dernières années. Aujourd’hui, une association milite pour le port de la jupe masculine et il en est beaucoup question sur Internet. Les hommes en jupe revendiquent le droit de s’habiller comme ils le souhaitent, en s’inspirant de l’argumentaire féministe sur le droit de choisir. J’espère que ce mouvement se développera. Mais ce ne sera pas facile. La jupe pour hommes provoque des réactions d’homophobie, car elle est perçue comme une effémination. Ce serait pourtant bon signe que, dans une démocratie, une aspiration à la liberté ne se heurte pas à la violence, au rejet et à l’exclusion. La jupe soulève à sa manière la question du genre et de la sexualité pour les femmes et les hommes. En faire un vêtement mixte nous ferait sortir de l’ancien régime vestimentaire, qui différencie à l’extrême les deux genres.


Ce que soulève la jupe, de Christine Bard,Autrement, 17€. En librairie le 3 mars.

Source: L´Express

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