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Bistrot : au son du jazz manouche

Posted on: 17/01/2010

Les jeunes Français se sont pris de passion pour le jazz manouche, popularisé par Sanseverino et Thomas Dutronc. La guitare de Django Reinhardt revit, parce que cette musique est belle, chaleureuse et subtile. Éveillant le corps et parlant à l’âme, elle incarne la liberté des Manouches, les « Gitans » du nord.

Thomas Dutronc

Ces derniers temps, des airs de jazz flottent dans certaines rues de Paris. Un jazz spécial, passé dans les mains agiles des guitaristes manouches, les « Gitans » nés dans la France du Nord, en Belgique, aux Pays-Bas et dans l’Allemagne rhénane. Le jazz manouche séduit de nombreux jeunes, frottés à la guitare avec le jeu vidéo Guitar Hero, mais vite lassés des riffs binaires d’AC/ DC ou de Black Sabbath.
« Chaque année je vois davantage de jeunes qui viennent écouter la musique des Manouches », confirme Clémence, une Marseillaise de vingt-trois ans qui baigne depuis son enfance dans cet univers, grâce à des parents passionnés. « Leur musique est subtile et forte à la fois, elle vient du coeur et fait vibrer. » Elle sort fréquemment dans un café-concert, L’Atelier Charonne, ouvert dix-huit mois plus tôt dans le quartier « bourgeois-bohème » de La Bastille. Le cadre est raffiné mais simple : des néons bleus d’ambiance au bar et des lampes diffusant une lumière rouge tamisée dans la salle. On y voit de jeunes trentenaires élégants, élégants, avec des lunettes à la Jean-Luc Godard, gravitant dans les mondes du cinéma, de l’art ou de la culture. Mais aussi des étudiants sans le sou, car l’entrée est libre, avec une première consommation à six euros.
« J’ai été adopté par les musiciens manouches. Ici, ils se sentent chez eux », explique Romain Guénot, le patron de L’Atelier Charonne. Cet ancien pianiste de jazz de trente-deux ans a d’abord invité des musiciens de style « New Orleans », puis « jazz-rock ». Sans succès. Mais les Manouches remplissent la salle.

Le fils Dutronc conquis

L’engouement n’est pas sans cause. Latcho Drom (« Bon Voyage »), le merveilleux film de Tony Gatlif, primé au Festival de Cannes en 1993, a fait connaitre au grand public les musiques du peuple Rrom, Tsiganes, Gitans et Manouches. Puis deux jeunes musiciens et chanteurs « gadgé » ont attiré les foules en popularisant le jazz manouche : Sanseverino et Thomas Dutronc. Avant même de sortir en 2007, à trente-quatre ans, son premier album intitulé Comme un Manouche sans guitare, ce dernier portait un nom connu. Thomas Dutronc est le fils de Jacques Dutronc et Françoise Hardy, les chanteurs vedettes de la jeunesse « yéyé » des années 1960.
À dix-sept ans, il se prend de passion pour la musique de Django Reinhardt, le génial guitariste qui a marié le jazz et la musique manouche. Thomas quitte la maison paradisiaque de ses parents dans la montagne corse, pour apprendre la guitare dans la banlieue nord de Paris. Django est mort en 1953. Mais près du marché aux puces de Saint-Ouen, une petite communauté manouche perpétue sa mémoire.
Avec Tchavolo et Dorado Schmitt, Babik Reinhardt, Ninine Garcia, Stochelo Rosenberg, Boulou Ferré et tant d’autres, Thomas Dutronc apprend humblement, avec patience, pendant des années, à jouer dans le pur style manouche.

Sous l’oeil de Django

C’est un bel après-midi de septembre dans la rue des Rosiers, à Saint-Ouen. À la « La Chope des Puces », Sylvie sert des demis de bière à des consommateurs accoudés à un comptoir de zinc rutilant. Une guitare de jazz trône sur le zinc et d’autres sont exposées dans des vitrines. Les murs affichent les photos en noir et blanc d’un homme brun, souriant sous sa fine moustache. Django, bien sûr.
Dans la salle, un jeune guitariste « gadjo » d’une vingtaine d’années s’essaie à suivre le rythme d’un autre musicien de son âge, à la peau plus mate et au style plus délié. Les clients, des hommes râblés vêtus de blousons de cuir, applaudissent avec indulgence. C’est ici que Thomas Dutronc a fait ses classes.
Tous les samedis et dimanches aprèsmidi vient jouer qui veut, ou qui ne craint pas de se mesurer aux redoutables accélérations des guitaristes manouches. Tchavolo Schmitt prend sa guitare et va rejoindre Ninine Garcia, son complice de toujours. La salle se remplit au fil des morceaux, Sylvie n’a plus assez de ses deux bras pour servir les verres. À sept heures moins le quart, Tchavolo et Ninine se déchainent sur un « Minor Swing » d’anthologie, la salle suspend son souffle, les doigts de Tchavolo courent sur les cordes, la musique déferle. L’émotion jaillit, elle donne des frissons dans l’échine. Les musiciens ralentissent leur locomotive infernale, s’arrêtent à bout de souffle, en sueur. Un grand silence. Puis les applaudissements explosent.
Quand on lui demande ce qui le fascine tant chez les « Gitans », Thomas Dutronc répond : « C’est d’abord Django. » Et puis, il aime « cette philosophie du voyage qu’ont les Manouches : aller ailleurs pour rencontrer l’autre ». Nous sommes nombreux à tenter ce voyage. Il ne finira jamais.

Jean-Philippe Von Gastrow

Source: Le Français dans le monde -Novembre 2009


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