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Haïti: « Nous sommes à la merci des autres »

Posted on: 15/01/2010

Reportage dans les rues de Port-au-Prince qui commence à peine à compter ses morts.

Tous les chemins mènent à Port-au-Prince. Même les plus insolites. Que l’Airbus A-310 affrété par la cellule de crise du ministère des Affaires étrangères, parti de Roissy mercredi après-midi, fasse escale à Istres, rien de plus normal. Il s’agit d’embarquer le soir même un détachement spécialisé de la Sécurité Civile de Brignoles (Var). La suite sera plus déroutante.


Cap sur Terre-Neuve, au nord-est du Canada. A l’escale de St-Johns, on ignore encore si l’appareil se posera cinq heures plus tard à l’aéroport Toussaint-Louverture ou à Saint-Domingue. Par chance, c’est en lisière de la capitale haïtienne, dévastée la veille par un terrible tremblement de terre, que nous atterrissons jeudi au point du jour. Déjà, un intense pont aérien encombre le tarmac. Il y a là des avions venus de Chine comme du Brésil. Suivront un jet de la République italienne, un cargo de l’US Air Force puis un appareil de l’Armée de l’air belge.

La ville commence à peine à compter ses morts, quand elle parvient à les arracher aux décombres. Par endroit, tout n’est que gravats hérissés de fers à béton. Ça et là, aux carrefours, un cadavre étendu sur le sol, protégé des mouches par un tissu, attend le camion de collecte qui ne viendra pas. Du moins pas aujourd’hui.

Dans la benne du pick-up qui nous précède, rue Sans-Fil, un corps ballotté au rythme des nids-de-poule, et dont un bras dépasse. Quant à cette énorme pelleteuse, elle convoie elle aussi dans sa gueule métallique une dépouille.

La cathédrale est anéantie, l’église du Perpétuel-Secours et celle du Sacré-Coeur ne valent guère mieux. Au Champ-de-Mars, coeur battant du bas de la ville, le Palais National n’a pas davantage résisté que les saints édifices. Ses coupoles affaissées, d’un blanc immaculé, lui donnent des allures de vacherin vaincu par la chaleur.

Sur les pelouses de l’esplanade campent des milliers de citadins chassés par le séisme. A l’aide de bâches et de toiles, ils bricolent des bivouacs d’infortune. « On a tout perdu, soupire Esdras, un chômeur de 27 ans. Ma cousine est morte. Mais il n’y avait plus de place à la morgue. Alors on a acheté un cercueil et on l’a enterrée. Je ne veux pas rentrer chez moi. J’habite près du pénitencier. Les bandits ont profité du chaos pour y mettre le feu et fuir. J’ai peur qu’ils traînent dans les parages. Je n’ai emporté que le polo et le jean que je porte. Et même si j’avais de l’argent, il n’y a rien à acheter. Nous somme à la merci des autres. Mais jusqu’à maintenant, personne n’est venu. »

Pas d’essence, plus de transports: Port-au-Prince est une cité de piétons en quête d’on ne sait quoi: du pain, un plat de riz aux haricots ou de spaghettis, une petite poche plastique d’eau potable, les nouvelles d’un parent, d’un ami. Là plupart portent un masque de chirurgien ou un foulard sur le nez. Par peur des épidémies et pour atténuer la puanteur.

Devant la clinique Saint-Gilbert, Adrien achève d’envelopper le corps sans vie de son épouse, tout juste extraite d’un traquenard de ciment et de poutrelles, vestige d’une boutique de reprographie. Il l’a étendue sur un battant de porte, et enserrée à l’aide de fils électriques trouvés sur place dans un drap blanc tâché de sang.

Périple infernal

A l’approche de l' »Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti », le plus grand du pays, l’odeur nauséeuse de la mort se fait plus entêtante. Trois gaillards en guenilles y acheminent sur une charrette à bras le cadavre nu et gonflé d’une énorme matrone. Devant le portail fermé des urgences, on a entassé une dizaine de corps, déjà livrés à la putréfaction. Fatalisme? Hébétude? Il n’y a guère de plaintes et si peu de larmes. Sinon celles de cette femme dont le gémissement escorte une dépouille: « Jésus! Jésus! Papa! Papa! »

Le jardin de l’hôpital, c’est une cour des miracles sans miracles. A part, peut-être, le sauvetage incertain de cette gamine inerte, à peine sortie des décombres et encore drapée dans son linceul de poussière. A l’instant ou son père affolé interpelle les blancs de passage, nous croyons qu’il nous tend un cadavre. Mais la fillette respire.

« Nous manquons avant tout d’essence pour alimenter les générateurs du bloc opératoire et de la morgue, insiste le Dr Alix Lassègue, directeur de l’établissement. Et il faut sans délai creuser des fosses communes. Derrière, dans la cour, il y a plus d’un millier de corps. » A cet instant, le chirurgien-chef l’interrompt : « Plusieurs patients à amputer, patron. La gangrène… »

A deux pas de là, une mère allongée sur un matelas de mousse se redresse dans un cri. Elle brandit son bras droit: il n’en reste qu’un moignon écarlate d’où pendent la main et le poignet, rongés par l’infection.

Dans les rues, quelques banderoles annoncent la tenue à Port-au-Prince, du 14 au 17 janvier, du « Festival Etonnants Voyageurs ». Le festival a été annulé. Et en fait de voyage, les Haïtiens viennent, une fois de plus, d’entreprendre un de ces périples infernaux dont nul ne  revient jamais tout à fait.

Source: L`Express.fr

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